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L’élégance de la Révolution : un aperçu du mobilier du palais des Tuileries en l’an II

J’ai profité de ces vacances pour visiter l’exposition « Style Révolution française. Mobilier, objets d’art et papiers peints » présentée jusqu’au 11 mars 2024 au Musée de la Révolution française de Vizille. Cette exposition mérite d’être saluée pour son caractère novateur, le « style Révolution » étant généralement confondu avec un « style Directoire » ou un « style Empire » plus lourds et, de façon évidente pour ce dernier, plus clinquants. Mais l’exposition du Musée de Vizille est de surcroît remarquable par le savoir-faire et, doit-on écrire, le bon goût avec lequel ont été choisis et mis en scène meubles, objets d’ornement et panneaux de papiers peints de la Révolution.

Chacune des pièces de l’exposition est accompagnée d’un cartel très complet présentant son histoire et éclairant son intérêt. On trouvera la plupart de ces œuvres et leurs cartels dans la brochure remise aux visiteurs ainsi que dans le dossier de presse disponible en ligne. Des pièces de mobilier montrées dans l’exposition, les plus séduisantes pour ceux que l’histoire de la Révolution passionne sont les six chaises et quatre fauteuils estampillés Georges Jacob [1] qui, en l’an II, firent très probablement partie du mobilier du Comité de salut public. Cette supposition s’appuie sur le fait que cet ensemble de sièges fut transféré du Garde-Meuble de la Convention nationale au Garde-Meuble national, l’actuel Mobilier national, le 13 brumaire an IV (4 novembre 1795) en même temps que la table de Louis XV dite « de Robespierre » qui meublait la salle des séances du Grand Comité [2].

Des photographies de ces sièges en acajou de très belle facture sont reproduites aux pages 10 et 11 du dossier de presse de l’exposition ainsi que sur le site du Mobilier national, à cette adresse pour les fauteuils et à cette autre pour les chaises. Les chaises et fauteuils de ce type étaient appelés sous la Révolution « à l’étrusque ». Ce style de mobilier fut créé en France dans les années 1780 à la demande, semble-t-il, du peintre David qui souhaitait disposer pour ses tableaux de modèles de meubles inspirés de l’Antiquité. La particularité des dix sièges présentés dans l’exposition tient à leurs dossiers ajourés ornés de motifs complexes et, pour les fauteuils, à leurs consoles d’accotoirs en forme de poissons chimériques à têtes de lion. Des appliques en cuivre doré ornent également la ceinture des sièges au niveau des pieds avant mais elles restent beaucoup plus sobres que les éléments de bronze qui décoreront le mobilier de la décennie suivante.

L’inventaire réalisé en 1795 lors de leur entrée au Garde-Meuble national donne de ce mobilier la description suivante (l’ensemble comportait alors vingt sièges) : « dix chaises en bois d'acajou de grande forme, dossier à planche avec camées et losange au milieu du dossier, lesdits sièges couverts en étoffe de crin rayée » et « dix fauteuils en bois acajou de grande forme, dossier à planche avec camées et traverse à culots et palmettes, les accotoirs en mufle de lion, lesdits sièges couverts en étoffe de crin rayée » [3]. D’après cet inventaire, l’aspect des sièges durant la Révolution différait de celui qui est actuellement le leur puisque leurs assises rembourrées étaient recouvertes non de cuir mais d’une « étoffe de crin rayée ». Comme j'ignorais ce que pouvait être ce tissu, je me suis renseignée et j’ai appris que le crin de cheval peut être utilisé comme matière textile. Le tissu de crin est désormais un produit destiné à l’ameublement de luxe mais, aux XVIIIe et XIXe siècles, il était beaucoup plus courant et garnissait notamment les sièges de diligences. L’unique entreprise française produisant ce type de textile indique sur son site qu’il est « chatoyant comme la soie, doux au toucher, souple, robuste, résistant à la poussière et à la moisissure, et lavable à l'eau ». Une courte vidéo présente également les étapes de la fabrication du tissu de crin, restées les mêmes depuis l’époque de Saint-Just.

Peut-on savoir plus précisément quel était en l’an II l’aspect de ces chaises et fauteuils ? Le tissu de crin rayé des assises aurait pu être de couleur noire si, comme le suppose avec vraisemblance Yves Carlier [4], ces meubles ont été saisis chez le duc de Chartres – le futur Louis-Philippe – en décembre 1793, après qu’il eut émigré. Je n’ai pas trouvé sur Internet de photographies de sièges de la fin du XVIIIe siècle garnis de crin noir rayé mais ce fauteuil de style Directoire postérieur de quelques années permettra de se faire une idée de l’impression à la fois sévère et raffinée que produisait cette étoffe d’ameublement. Alain Chevalier, le directeur du musée de Vizille et commissaire de l’exposition, note pour sa part que le haut des dossiers des sièges, aujourd’hui recouvert de cuir, était sous la Révolution orné « d’un papier peint en frise, à l’Antique » [5]. Le musée Marmottan possède en effet dans ses collections, ainsi qu’Alain Chevalier le signale, un fauteuil du même type que ceux présentés dans l’exposition qui porte encore sa frise ancienne. Que cette frise ne soit pas un ajout postérieur à la Révolution paraît très probable dans la mesure où le tableau de Charles Lepeintre La famille Jacob dans leur salon de la rue Meslée, près de la porte Saint-Martin en 1792 à Paris montre Georges Jacob installé dans un fauteuil de « style étrusque » d’un modèle différent mais orné d’une frise semblable. Le même fauteuil du musée Marmottan donne également à penser que l’assise de ces sièges aurait pu être moins rembourrée qu’elle ne l’est actuellement sur les exemplaires exposés à Vizille.

Tels qu’ils sont, ces fauteuils et ces chaises demeurent un plaisir pour les yeux. Et, pour peu qu’on les imagine recouverts de tissu rayé et dotés de leurs frises, il est aisé de se faire une idée de l’atmosphère élégante mais empreinte de simplicité dans laquelle, au Comité de salut public, Saint-Just travaillait – une atmosphère finalement assez proche de l’effet qu’il cherchait à produire avec ses discours. S’il est banal d’affirmer que les révolutionnaires investirent les ors et le mobilier luxueux laissés par le roi et la cour, cet exemple prouve que l’aménagement des Tuileries relevait, au moins dans certaines salles, d’une inspiration très différente du style Louis XVI pour laquelle il est pertinent de parler de « style Révolution ».



[1] Jean-Pierre Samoyault a rédigé sur cette page une présentation de ce célèbre ébéniste et de la production sortie de ses ateliers.

[2] Cette table est un bureau plat de grand format qui avait été fabriqué pour le cabinet de Louis XV au château de Choisy. Selon une tradition bien établie, Robespierre blessé y aurait été allongé le 10 Thermidor avant son transfert à la Conciergerie. On pourra voir des photographies du meuble sur ce site. La table « de Robespierre » est conservée aux Archives nationales depuis 1849 et a été classée monument historique en 1969. On pourra lire la fiche la concernant de la plateforme ouverte du patrimoine.

[3] Cité d’après les notices du Mobilier national, qui donnent également une description très précise de ces sièges et fauteuils dans leur état actuel.

[4] Parmi le mobilier saisi se trouvaient en effet « vingt fauteuils et vingt-quatre chaises, […] de bois d'acajou, dans le genre étrusque, avec sièges de crin noir ». Pour Jean-Pierre Samoyault, ces chaises auraient une autre provenance puisqu’elles feraient partie d’une commande passée en l’an II à Jacob par les Comités de salut public et de sûreté générale (ibidem).

[5] Brochure de l’exposition, page 10.