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Sur un nouveau détail du portrait de Saint-Just de Carnavalet

Le portrait que la pastelliste Angélique Louise Verrier-Maillard fit de Saint-Just alors qu’il logeait à l’Hôtel des États-Unis est le seul dont on soit sûr qu’il le représente. L’histoire de ce portrait a été retracée par Catherine Gosseliovn et Louise Tuil dans un article qui ne laisse aucun doute sur son authenticité. J’ai pour ma part consacré à cet important portrait un texte dans lequel je montre, à partir d’un détail du pastel, que le petit « Croquis de tête d’homme » dessiné par Saint-Just durant ses années de collège fut pensé par lui comme un autoportrait. Dans cet article, je vais m’intéresser à un autre détail du portrait de Saint-Just par Verrier-Maillard qui n’a pas été remarqué jusqu’ici et qui permettra de préciser l’impression que l’orateur produisait à la tribune [1]. J’essaierai également, à la fin de cet article, d’ouvrir des perspectives pour une étude rigoureuse des portraits anciens du jeune révolutionnaire.

C’est en 2021 lors de la réouverture de Carnavalet que le beau portrait de Saint-Just par Verrier-Maillard est sorti des réserves du musée pour être exposé dans les salles révolutionnaires. S’il n’est pas exempt de maladresses [2], ce portrait au pastel présente l’intérêt d’être remarquablement minutieux : Angélique Louise Verrier-Maillard a eu soin, par exemple, de rendre les moindres particularités de la peau de son modèle comme ses grains de beauté ou le bouton qu’il avait sur la joue gauche [3]. Les conditions pour examiner le portrait au milieu des visiteurs du musée ne sont pas idéales mais, du moins, il est désormais aisé de lui rendre visite. C’est ainsi que, samedi dernier, sortant de l’actuelle exposition temporaire, je gravis les deux volées d’escalier qui conduisent de la salle des enseignes à la galerie révolutionnaire de Carnavalet. Me voici devant le portrait de Saint-Just, difficile à bien regarder en raison du verre qui le protège. Je m’approche très près pour observer le travail de la pastelliste et remarque, dans la chevelure, un trait ovale trop régulier et trop épais pour figurer une mèche de cheveux.  Sa forme et sa position – proche de la joue, sur la même ligne que les ailes du nez – indiquent que la pastelliste avait dessiné un anneau d’oreille qu’une retouche a masqué.

L’impression que produisait le portrait avec ce bijou était certainement assez différente de son effet aujourd’hui. On pourra en juger sans se rendre à Carnavalet grâce à la fonction « zoom » que propose le site des musées de Paris : lorsqu’on l’utilise, on voit assez distinctement la trace de l’anneau qui se trouve approximativement à l’intersection d’une ligne verticale imaginaire qui traverserait la pointe du col de la chemise et d’une ligne horizontale qui passerait au-dessus de la narine gauche. Pour plus de facilité, la trace de l'anneau d'oreille est mise en évidence sur cette image.

L’anneau du pastel de Verrier-Maillard indique de façon certaine que le Conventionnel portait des boucles d’oreilles à la date, entre septembre 1792 et mars 1794, où il fut portraituré par cette artiste. Sans être courant, porter des anneaux aux oreilles n’était pas rare à la fin du XVIIIe siècle. On pensera par exemple aux portraits qui ont été faits de l’ami de Saint-Just Philippe Le Bas et, pour une approche plus statistique, on pourra se reporter aux portraits au physionotrace proposés par les banques d’images. Pour cette recherche, je me suis particulièrement intéressée aux portraits des députés de la Révolution. Ainsi, Alexandre de Lameth porte des anneaux d’oreilles sur ses portraits de profil et de face, de même que Jean Debry ou le plus obscur Joseph de Puisaye [4]. Ces portraits et d’autres de contemporains montrent que les hommes de la fin du XVIIIe siècle portaient toujours deux boucles d’oreilles qui prenaient exclusivement la forme d’anneaux et que ceux des classes aisées étaient en or. La mode des boucles d’oreilles masculines paraît d’ailleurs avoir été éphémère car, si Alexandre de Lameth continua à arborer de petites boucles d’oreilles sous la Restauration, Jean Debry et Joseph de Puisaye abandonnèrent rapidement cet ornement ainsi que le montrent les portraits faits sur leurs vieux jours.

En ornant ses oreilles d'anneaux Saint-Just paraît avoir été d’abord guidé par un souci d’élégance. On se rappellera qu’il aimait aussi porter une redingote qui, selon Nicole Pellerin, était le vêtement adopté dans les années 1780 et 1790 par la jeunesse française urbaine désireuse de suivre la mode anglaise [5]. Mais Saint-Just a aussi pu vouloir porter des boucles d’oreilles pour des raisons médicales car il était habituel à la fin du XVIIIe siècle de se faire percer les oreilles dans l’espoir de soigner des problèmes d’yeux. L’abbé Desmonceaux écrit ainsi dans son Traité des maladies des yeux et des oreilles que « si quelqu’un se trouve affligé d’une ophtalmie, ou d’une faiblesse des yeux, alors le cri général est de se faire percer la partie inférieure et charnue de l’oreille » bien que, comme le note l’abbé, cette opération soit sans effet [6]. Dans une lettre de 1788, Axel de Fersen déclare ainsi vouloir se faire percer les oreilles pour remédier à « un peu de faiblesse sur les yeux » [7].

On se demandera encore quand la boucle d’oreille du portrait au pastel de Saint-Just a été ôtée et pourquoi. Son masquage a-t-il pu être réalisé par Verrier-Maillard elle-même parce qu’elle aurait été mécontente de son travail ou parce que Saint-Just lui aurait demandé de l’enlever ? La teinte ocre rouge et la maladresse de cette retouche s’harmonisant mal avec le reste du portrait [8] amènent à douter qu’elle ait été faite par la pastelliste elle-même alors qu’elle achevait son pastel. Il est clair par ailleurs que la boucle d’oreille n’était plus visible en 1848 quand David d’Angers réalisa d’après le pastel son buste de Saint-Just : en effet, le sculpteur ne mit pas d’anneaux d’oreilles au buste ni au médaillon de Saint-Just alors qu’il représenta une créole sur son médaillon de Le Bas. Le plus vraisemblable me semble que la retouche du portrait au pastel ait été faite après son achèvement par une personne qui ne disposait pas – ou plus, s’il s’agit de Verrier-Maillard – de la teinte de pastel utilisée pour les cheveux. Comme on sait qu’Elisabeth Le Bas, l’épouse du Conventionnel, acquit se portrait en 1795 et qu’elle le possédait toujours en 1848, une hypothèse séduisante serait ainsi que la demande d’ôter la boucle d’oreille ait émané d’elle afin que le portrait soit plus conforme à l’image qu’elle gardait d’un Saint-Just qui aurait cessé de porter des anneaux à l’automne 1793 quand elle fit sa connaissance… Il ne s’agit bien sûr là que d’une hypothèse.

Ainsi, le portrait de Saint-Just par Angélique Louise Verrier-Maillard n’a pas encore livré tous ses secrets et il serait souhaitable qu’il bénéficie des techniques d’imagerie les plus modernes, comme cela a par exemple été le cas pour des pastels de Maurice-Quentin de La Tour. Ces techniques permettraient de connaître les matériaux et les pigments utilisés, la technique de l’artiste, peut-être aussi de repérer sous les couches de pastel un dessin préparatoire. L’analyse des pigments pourrait également aider à dater les retouches par rapport au reste du dessin au pastel. Enfin, cette étude scientifique pourrait déterminer à quel moment fut collé le papier ayant allongé le buste du modèle et d’établir si, comme le veut une tradition, le portrait servit à cacher un autre tableau.

On ne saurait surestimer la valeur de ce portrait de Saint-Just par Angélique Louise Verrier-Maillard, le seul de ses portraits – rappelons-le – dont l’authenticité soit prouvée. Il peut par conséquent servir de critère pour évaluer ses autres portraits anciens. La boucle d’oreille effacée, notamment, est un détail précieux qui invite à reconsidérer la valeur de plusieurs portraits de Saint-Just. D’abord, le portrait à l’huile dit « portrait Jubinal », du nom de l’un de ses anciens propriétaires, et celui attribué à François Bonneville, qui sont de toute évidence des copies du pastel de Verrier-Maillard [9]. On remarquera que, sur ce dernier portrait, Saint-Just porte une boucle d’oreille, ce qui pourrait signifier qu’il fut réalisé avant que la retouche ne la masque. Il serait d’autre part intéressant d’examiner de près les deux portraits de profil sur lesquels Saint-Just a une boucle d’oreille : le portrait au physionotrace par Edme Quenedey conservé à la bibliothèque de Reims, que la critique a presque entièrement négligé, et la gravure à l’encre rouge autrefois attribuée à Jean Urbain Guérin à qui je trouve tant de défauts qu’elle me semble une œuvre d'imagination. 

Ainsi, c’est un vaste programme de recherche incluant non seulement ces quatre portraits mais l’ensemble des portraits anciens de Saint-Just que le pastel d’Angélique Louise Verrier-Maillard invite à mener.



[1] Sur ce sujet qui m’est cher, on lira plus particulièrement les pages 207 à 283 de mon livre L’Éloquence de Saint-Just à la Convention nationale : un sublime moderne.

[2] La ligne de la mâchoire, en particulier, est bizarrement dessinée et mal reliée au cou.

[4] Peut-être aura-t-on également pensé au portrait du député de Saint-Domingue Jean-Baptiste Belley peint par Anne-Louis Girodet. D’après ce que j’ai pu lire, les anneaux qu’il porte aux oreilles ne traduiraient pas son souci d’élégance – par ailleurs évident dans l’ensemble de son vêtement – mais symboliseraient son ancien statut d’esclave.

[5] Les Vêtements de la Liberté. Abécédaire des pratiques vestimentaires françaises de 1780 à 1800, Aix-en-Provence, Alinéa, 1989, p. 14-16 (entrée « Anglomanie ») et p. 151 (« Redingote »).

[6] Tome II, 1786, p. 361.

[7] « J’ai eu il y a huit jours un peu de faiblesse sur les yeux comme j’en ai quelquefois et tout le monde m’a conseillé de me faire percer les oreilles. Je m’y suis décidé. Il faudra voir ce que cela fera – du moins si cela ne fait pas de bien, cela ne fera pas de mal » (cité par Evelyn Farr, Marie-Antoinette et le comte de Fersen : la correspondance secrète, L’Archipel, 2016).

[8] La même couleur ocre se retrouve sur la joue gauche, une partie de la frange de Saint-Just et de l’autre côté du visage, près de la joue droite, comme si on avait voulu rendre la retouche moins visible.

[9] L’image de Saint-Just est inversée en miroir dans le portrait attribué à Bonneville, ce qui est en soi un indication intéressante.