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En passant par Angers : les arts et la Révolution

Angers, ville célèbre pour son patrimoine médiéval, conserve dans ses musées des œuvres d’art d’un grand intérêt pour qui s’intéresse à la Révolution française. La plupart des sculptures que Pierre Jean David d’Angers (1788-1856) consacra aux hommes et aux événements de la Première République sont ainsi exposées dans l’élégante abbatiale à la toiture de verre portant son nom, la Galerie David d’Angers [1]. Le visiteur y voit ou revoit avec plaisir les médaillons en bronze [2] que ce sculpteur fit de Saint-Just, de Robespierre, de Marat et du vieux Bertrand Barère avec qui le sculpteur s’était lié d’amitié [3]. Les bustes que le sculpteur romantique réalisa pour des célébrations officielles ou en l’honneur des grands hommes qu’il admirait sont également rassemblés sur la mezzanine du musée avec les bas-reliefs ayant servi de modèles pour certains médaillons. On y trouve un beau surmoulage de son Saint-Just d’après le pastel par Verrier-Maillard [4], le buste en terre cuite de Chénier ainsi que le modèle du médaillon de Condorcet.

Le visiteur de la Galerie David d’Angers peut aussi y observer de près les modèles préparatoires de plusieurs reliefs monumentaux qu’il est malaisé d’admirer in situ. Le plus spectaculaire de ces décors historiés est le modèle, réduit au tiers, du fronton du Panthéon dont David d’Angers fut chargé au début de la monarchie de Juillet. Deux bas-reliefs aux dimensions plus modestes évoquent des événements révolutionnaires : Le départ des volontaires de 1792 et La bataille de Fleurus que David d’Angers a réalisés pour les piliers de la Porte d’Aix à Marseille. Un troisième bas-relief, destiné au tombeau du général Gobert au Père-Lachaise, représente un épisode autrement moins glorieux de la Première République finissante : la répression sanglante en 1802 des insurgés de la Guadeloupe s’étant opposés au rétablissement de l’esclavage.

Enfin, parmi le grand nombre de plâtres de statues commémoratives que le musée expose, deux intéressent directement la Révolution. Il s’agit de la statue du jeune Joseph Bara [5] que David d’Angers a représenté nu et tenant une cocarde tricolore contre son cœur, à l’instar de la peinture inachevée de Jacques-Louis David. En regardant au musée d’Angers cette touchante statue d’enfant, le visiteur, troublé, a le sentiment de voir la scène qu’a peinte David mais quelques instants plus tard, puisque le tableau montre Bara expirant là où David d’Angers l’a représenté saisi par la mort. Cet effet a été voulu par le sculpteur qui, pour le renforcer, a inscrit sur le socle de la statue un passage du rapport que David fit à la Convention nationale le 23 messidor an II (11 juillet 1794) [6]. David d’Angers entendait ainsi rendre hommage à son maître en accomplissant, par la sculpture, son tableau inachevé afin d’« éterniser la mémoire » [7] du jeune héros de la Révolution.

La seconde statue commémorative à sujet révolutionnaire présentée dans la Galerie David d’Angers, le monument au marquis de Bonchamps, se rattache aussi aux guerres de Vendée. Son sujet pourrait surprendre : en effet, Bonchamps commandait l’armée royaliste contre les troupes républicaines lors de la bataille de Cholet. Mais David d’Angers a explicitement formulé le sens de sa statue avec l’inscription « Grâce aux prisonniers ! » gravée sur son socle : ce n’est pas le partisan de la royauté que le sculpteur a célébré par ce monument, mais l’homme généreux qui, avant de succomber, demanda que soient épargnés les cinq mille soldats républicains détenus dans l’abbaye de Saint-Florent-le-Vieil. L’histoire personnelle rejoint ici l’histoire des guerres révolutionnaires car Pierre-Louis David, le père de David d’Angers, faisait partie des soldats républicains dont Bonchamps empêcha l’exécution.

À deux pas de la Galerie David d’Angers, au sein du Logis Barrault, le musée des Beaux-Arts expose justement des œuvres de Pierre-Louis David (1756-1821) montrant son habileté comme sculpteur ornemaniste sur bois : trois élégants panneaux à décor de trophées provenant d’un hôtel particulier, un trumeau décoré dans le goût Louis XVI réalisé pour un logement où il vécut, et un grand buffet dont il a sculpté les frises et les guirlandes fleuries [8]. Mais l’œuvre de Pierre-Louis David digne entre toutes de retenir l’attention est le magnifique autel de la patrie en chêne qu’il réalisa en l’an VII pour la cathédrale d’Angers devenue Temple Décadaire [9]. Un dessin de Jacques-André Berthe (1765-1846) présenté à ses côtés montre la disposition du chœur du Temple décadaire à l’époque où l’autel s’y trouvait. Qu’un tel mobilier ait été conservé est tout à fait exceptionnel, la quasi-totalité des autels de la patrie ayant été détruits sous le Premier Empire. C’est grâce à David d’Angers, qui l’offrit à sa ville natale après le décès de son père, que celui-ci est parvenu jusqu’à nous.

Heureuse d’avoir vu les œuvres de David d’Angers et de son père, je parcourais, trop rapidement à mon gré, les salles du musée des Beaux-Arts qui allait fermer, quand une dernière œuvre attira mon attention. Très mutilée au point d’être presque entièrement détruite, elle conservait pourtant sa force d’attraction : sur un pan étroit de mur, une belle tête d’homme calme et décidée ainsi que deux visages plus petits – ceux d’un vieillard barbu et d’un individu grimaçant – se distinguaient par la qualité et l’énergie de leur facture. Ces trois têtes appartiennent au Triomphe du Peuple français le 10 août 1792 de Philippe Auguste Hennequin, peinture allégorique de près de sept mètres de large sur quatre mètres de haut qui obtint le Premier Prix du Salon de 1799. Acheté la même année par l’État, le tableau fut accroché à Versailles au musée spécial de l’École française et au Temple de Mars de Paris (la cathédrale Notre-Dame) avant d’être exposé au Louvre puis d’être détruit au début de la Restauration [10] en raison de son sujet révolutionnaire. Si des morceaux de ce tableau conservés à Angers mais aussi au Mans et à Rouen ont survécu, c’est qu’au moment de son dépeçage il fut décidé que ces fragments serviraient de modèles de « têtes d’expression » dans les écoles des Beaux-Arts de ces villes [11].

Comme Topino-Lebrun ou encore Harriet dont j’ai parlé dans un autre article [12], Philippe Auguste Hennequin (1762-1833) fait partie de ces artistes qui continuèrent à promouvoir dans leurs œuvres les idéaux de l’an II après Thermidor. L’engagement révolutionnaire de Hennequin aux côtés des Jacobins n’est pas douteux : dans ses Mémoires, il ne fait pas mystère de son opposition à la réaction thermidorienne et raconte notamment comment il échappa de peu à la mort lors de l’affaire du camp de Grenelle [13]. Avec Le Triomphe du Peuple français le 10 août 1792, Hennequin a traité l’un des très rares sujets révolutionnaires susceptibles d’être récompensés sous le régime directorial. Si le tableau ne fut pas reproduit par la gravure, sa composition nous est néanmoins assez bien connue grâce à la description détaillée qu’en donne le catalogue du Salon de 1799. Je la reproduis ci-après en indiquant, chaque fois que cela était possible, les figures allégoriques auxquelles correspondent les morceaux subsistants du tableau de Hennequin [14] :

« Le Peuple, armé de sa massue et tenant la balance de la justice, vient de renverser le colosse de la royauté, dont la chute est exprimée par ses attributs brisés. Avec elle tombent les chaînes de l’Esclavage et de l’Ignorance [15] qui sapent les chefs-d’œuvre des arts. Sur ces débris de la tyrannie s’élève la Liberté triomphante : dune main, elle s’appuie sur le Peuple, et semble s’identifier avec lui ; de l’autre, elle pose une couronne sur le marbre qui doit transmettre à la postérité cette époque sublime de la Révolution. Au-dessous, le chêne de la Vertu étend ses branches immortelles. Aux pieds de la Liberté s’agite la Discorde, dont la torche à demi-éteinte ne reçoit plus d’aliment : elle pousse des cris, et des serpents se replient sur sa tête, tandis que la Calomnie, implacable ennemie du Mérite et de l’Équité, déchire de sa dent venimeuse le laurier de la Gloire, et s’efforce de sa main crochue d’étendre sur l’inscription un voile ensanglanté.

Dans le haut du tableau est la Philosophie écartant les nuages qui cachaient la Vérité [16] que le Temps [17] amène. Cette déesse [i. e. la Vérité], son miroir à la main, éblouit et terrasse les crimes. La Rage [18], armée d’un glaive et s’arrachant les cheveux, le sombre Désespoir, la Fureur [19] jetant un enfant qu’elle vient d'égorger, cherchent à se dérober à l’éclat victorieux qui les poursuit. Plus avant est le Fanatisme abattu, armant d'un fer homicide les mains de la Crédulité qui s’attache encore à un autel renversé. Sur le troisième plan, et à l’écart, paraît la Trahison [20]. Cette dernière échappe seule à la juste punition du Peuple, derrière lequel elle se cache ; elle ne peut soutenir les rayons de la Vérité, et déjà elle s’apprête à se couvrir de son masque et à se servir de son poignard ».

Je n’ai pas indiqué dans les notes pourquoi la tête de profil présentée comme celle d’un « jeune homme » est, selon moi, celle du Peuple français. Deux œuvres de Philippe Auguste Hennequin représentent en effet le peuple français avec des figures allégoriques très semblable. Ce sont, d’une part, l’eau-forte de 1793 Le Français régénéré par la Constitution qui donne au personnage masculin une tête et un torse presque identiques à ceux du « jeune homme » du musée d’Angers, inversés par le procédé de gravure ; et, d’autre part, La Rébellion lyonnaise terrassée par le génie de la Liberté, peinture commencée en 1794 qui, selon Jérémie Benoit [21], pourrait avoir été modifiée par Hennequin pour devenir Le Triomphe du Peuple français au 10 août 1792 : dans cette hypothèse, le génie de la Liberté écrasant du pied le cadavre de la Rébellion que l’on voit sur cette esquisse à l’huile serait devenu en 1799 le Peuple français terrassant le colosse de la royauté. La tête du Peuple français exposée à Angers français eut un destin différent des autres fragments conservés dans ce musée puisqu’elle fut déclarée perdue dans un incendie avant de réapparaître en 2005 chez les descendants de celui qui l’avait dérobé trente ans plus tôt. Pour cette raison, il n’a pas bénéficié de la restauration qui avait permis d’ôter les repeints d’autres fragments du Triomphe du Peuple français au 10 août 1792 peu avant le Bicentenaire : en éliminant le badigeon maladroitement appliqué à l’arrière de la nuque du Peuple français, on retrouverait probablement des parties de l’allégorie de la Liberté qui se tenait à ses côtés.

Les fragments du tableau de Philippe Auguste Hennequin exposés au musée d’Angers m’avaient laissée très émue. Nous avons été privés de l’imaginaire visuel de la Révolution française, soit parce que les œuvres créées durant la Première république sont demeurées inachevées, soit parce qu’elles furent réalisées dans des matériaux périssables, soit encore parce qu’elles furent vandalisées, comme ce fut le cas du Triomphe du Peuple français au 10 août 1792. En raison de la complexité de son programme iconographique, de la vigueur de sa conception et de la qualité de sa facture, à la hauteur de l’ambitieux sujet traité par Hennequin, on ne saurait minimiser l’importance de ce tableau. Il serait souhaitable que, deux siècles après sa destruction, ses fragments aujourd’hui dispersés entre Angers, Rouen et Le Mans soient enfin réunis de manière pérenne dans une scénographie permettant de saisir l’idée poétique que son auteur se faisait de la Révolution.

Notes

[1] Une vidéo présentant le projet de de transformation de ce bâtiment en ruine en musée par l’architecte Pierre Brunet peut être visionnée à cette adresse.

[2] Au cours de sa carrière, David d’Angers a réalisé quelques six cents portraits en médaillon de ses contemporains mais aussi des hommes de la Révolution. En 1867, son fils a publié leur inventaire photographique qui a été mis en ligne par la Bibliothèque nationale de France. Pour la localisation et la datation de l’œuvre de David d’Angers, l’ouvrage de référence reste, en dépit d’erreurs, le livre de Henry Jouin David d’Angers, sa vie, son œuvre, ses écrits et ses contemporains (Paris, Plon, 1878).

[3] David d’Angers et Hippolyte Carnot, le fils de Lazare Carnot, furent les exécuteurs testamentaires de Barère. Ils ont édité les quatre tomes des Mémoires de B. Barère, membre de la Constituante, de la Convention, du Comité de salut public et de la Chambre des représentants (Paris, J. Labitte, 1842-1844).

[4] Sur les buste et médaillon de Saint-Just, je prie le lecteur de se reporter à cet article de mon blog dans lequel j’expose les circonstances de leur création.

[5] Au rez-de-chaussée de la Galerie David d’Angers, une autre sculpture d’enfant, La Jeune Grecque, réalisée pour le tombeau de Markos Botzaris, commémore la guerre d’indépendance contre l’occupant ottoman et symbolise l’éveil de la nation grecque moderne. Son cartel donne cette explication : « C’est un voyant une petite fille, à genoux sur un tombeau, et épelant avec son doigt l’inscription qui y était gravée, que l’artiste trouva sa composition. Il écrit : ”La jeune Grecque est à cet âge de transition où le nature va passer à une organisation, à une constitution plus forte et plus positive. N’est-ce pas l’image de la Grèce ?” ».

[6] « À treize ans, le jeune Bara, enfant héroïque dont la main filiale nourrissait sa mère, de toutes parts enveloppé des ennemis, accablé par le nombre, tombait vivant dans leur féroces mains. C’est dans le danger que les vertus brillent d’une manière plus éclatante ; sommé par eux de crier : ”Vive le roi !” saisi d’indignation, il frémit ; il ne leur répondit que par les cris de : ”Vive la République !” À l’instant percé de coups, il tombe en pressant sur son cœur la cocarde tricolore. Il meurt pour revivre dans les fastes de l’histoire » (Jacques-Louis David, Rapport sur la fête héroïque pour les honneurs du Panthéon à décerner aux jeunes Bara et Viala, 23 messidor an II). Outre cet extrait du rapport de David, l’inscription du socle reproduit le décret de la Convention nationale du 8 nivôse an II (28 décembre 1793) faisant entrer Bara au Panthéon et ordonnant que des gravures de La Mort de Bara ornent les murs de toutes les écoles de la République.

[7] J’emprunte cette expression à l’article anonyme du Magasin pittoresque (année 1839, p. 276) qui rend compte en ces termes de l’œuvre de David d’Angers : « Le tableau du célèbre peintre David n’a pas été exécuté, Bara n’a pas eu les honneurs du Panthéon. Ému par les souvenirs que nous venons de retracer [il s’agit du récit de la mort de Bara], notre sculpteur David d’Angers s’est donné lui-même la mission d’éterniser la mémoire de la jeune victime ».

[8] Le catalogue en ligne des musées d’Angers signale d’autres pièces de menuiserie ouvragées dues à Pierre-Louis David conservées en réserve. À l’autre extrémité de la ville, le musée Jean Lurçat expose également le tombeau en pierre d’Elisabeth de Soland que le père de David d’Angers sculpta plus tardivement, en 1813, dans le style à la mode au siècle précédent.

[9] Selon Louis de Farcy (Monographie de la cathédrale d’Angers. Les immeubles, Angers, chez l’auteur, 1910, p. 251), la cathédrale Saint-Maurice d’Angers fut Temple de la Raison de novembre 1793 à juin 1794, puis Temple de l’Être Suprême jusqu’en 1795, Temple Maurice de 1796 à 1798, Temple décadaire d’avril 1798 à 1800, et de nouveau Temple Maurice jusqu’au 7 mai 1802, date à laquelle la cathédrale fut rendue au culte catholique.

[10] Jérémie Benoit (Philippe-Auguste Hennequin 1762-1833, Paris, Arthéna, 1994, p. 54-55) pense que c’est au ministre de l’Intérieur de Louis XVIII Elie Decazes que le tableau de Hennequin dut sa destruction.

[11] Outre les trois têtes exposées au musée des Beaux-Arts d’Angers un quatrième fragment montrant deux têtes est déposé dans ses réserves. Le musée de Tessé au Mans possède quatre autres « têtes d’expression » découpées dans le tableau de Hennequin (pour ces têtes, je ne dispose que des reproductions de mauvaise qualité du livre cité à la note précédente), tandis que le musée des Beaux-Arts de Rouen conserve un large fragment du Triomphe du Peuple français représentant la Philosophie, la tête surmontée d’une flamme, qui écarte de son bras gauche les nuages cachant la Vérité. Le site du musée du Louvre répertorie de surcroît trois morceaux du tableau de Hennequin pour le même usage qui paraissent avoir été détruits lors du bombardement du musée des Beaux-Arts de Caen en 1944.

[12] Dans « Saint-Just en pied : le dessin de Harriet pour La Nuit du IX au X Thermidor de l’an II ». On notera que Harriet et Hennequin ont en commun d’avoir produit entre 1795 et 1799 des dessins gravés par Tassaert (La Nuit du IX au X Thermidor an II, Le 31 May 1793, le portrait équestre du général Brune, pour Harriet, et celui de Bonaparte à l’armée d’Italie, pour Hennequin).

[13] Mémoires de Ph.-A. Hennequin écrits par lui-même, réunis et mis et ordre par Jenny Hennequin, Paris, Calmann-Lévy, 1933, chapitre XV (à lire en ligne). Un dessin allégorique de Hennequin montre Carnot, qui joua un rôle majeur dans la répression des conjurés du camp de Grenelle, égorgeant les « patriotes » au pied de la statue de Louis XVI. En 1795, Hennequin avait fui Lyon, où il était poursuivi en raison de ses opinions politiques, pour gagner Paris. C’est vraisemblablement dans la capitale qu’il fit son dessin du Suicide des Crêtois après leur condamnation à mort le 1er Prairial de l’an III.

[14] Les fragments disparus du musée des Beaux-Arts Caen sont très difficiles à identifier en l’absence de photographies ou de descriptions anciennes. Toutefois, il paraît certain que la tête appartenant à « la Victoire » était celle la « Liberté triomphante ». Il me semble également que les têtes de « la Fureur et l’Envie » représentaient vraisemblablement la Discorde et la Calomnie. Si mes déductions sont exactes, la tête de la figure allégorique appelée « la Fraude » correspondrait au Fanatisme ou à la Fureur (cette dernière interprétation me semblant moins probable : cf. la note 19 du présent texte).

[15] Jérémie Benoit (op. cit., p. 84) a cru reconnaître la Discorde dans le personnage à oreilles d’âne portant un bandeau, car il a vu à tort des serpents dans les mèches de sa chevelure en désordre. Ces attributs (les oreilles d’âne et le bandeau) sont plutôt ceux de l’Ignorance. Cette interprétation est confortée par le geste du bras que l’on aperçoit et qui est conforme à celui que décrit Journal des hommes libres de tous les pays (n° 77, 17 fructidor an VII, p. 320) : « L’ignorance s’occupe encore à détruire les emblèmes des connaissances philosophiques ». La tête chauve à gauche de Discorde est vraisemblablement celle de l’Esclavage. Le même journal indique en effet que « l’esclavage est là qui demande [au peuple] de briser ses chaînes » : or le visage de ce personnage tourné en direction du Peuple pourrait exprimer une supplication muette.

[16] Au bas de ce grand fragment, on distingue la main de la Liberté posée sur une colonne sans chapiteau ou cippe. Le Journal des hommes libres de tous les pays décrit cette partie du tableau de Hennequin plus précisément que le catalogue du Salon : « La Liberté […] couronne un cippe surmonté du bonnet rouge. Le cippe porte pour inscription ces mots : Au 10 août, premier jour du peuple, dernier de la royauté ».

[17] Le Temps tirait la Vérité de son bras gauche en partie visible sur le morceau du tableau conservé à Rouen. On peut précisert l’emplacement de ces deux fragments grâce au faisceau de lumière qui sort du miroir de la vérité et à l’aile du Temps que l’on distingue derrière la Philosophie.

[18] Jérémie Benoit (op. cit., p. 83) fait de la tête tournée vers la droite celle du Fanatisme, mais le glaive que l’allégorie tient dans sa main gauche tandis qu’elle tire ses cheveux de la main droite permet de l’identifier à la Rage. Quant au personnage de profil, son attitude et sa position près de la Rage conduisent à penser qu’il est le Désespoir.

[19] L’allégorie de la Fureur pourrait correspondre au personnage que le musée du Mans nomme « la Frénésie ».

[20] Cette tête du musée d’Angers est difficile à reconnaître. Son cartel la présente comme « la Frayeur », ce qui n’est pas recevable puisque cette figure allégorique est absente du tableau de Hennequin. Mon hypothèse est qu’il s’agit de la tête de la Trahison. Elle est en effet plus petite que les autres têtes conservées, ce qui est cohérent avec le fait que, selon le catalogue de 1799, cette figure allégorique se trouvait au troisième plan. De plus, la description du catalogue précise que la Trahison peinte par Hennequin « s'apprête à se couvrir de son masque » : or le curieux visage très pâle que l’on aperçoit, coupé, dans le coin inférieur gauche de ce fragment de toile, pourrait bien représenter un masque. Enfin, la direction et l’expression du visage sont conformes à ce qu’écrit le Journal des hommes libres de tous les pays qui la dit « étudiant de l’œil le vainqueur ».

[21] Op. cit., p. 52.