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Sauvons les Institutions républicaines de Saint-Just


Je relaie ici l’appel aux dons de l’Association pour la sauvegarde de la Maison de Saint-Just pour sauver le manuscrit des Institutions républicaines et les autres notes autographes de Saint-Just conservées à la Bibliothèque nationale sous la cote NAF 24136.

Je ne reviendrai pas sur l’intérêt de ce manuscrit auquel j’ai consacré une édition et plusieurs travaux scientifiques [1]. Rappelons seulement que le Projet d’institutions est le dernier grand texte politique de Saint-Just. Sa rédaction l’occupa de longs mois, puisqu’il commença à le porter sur le papier début avril 1794 et qu’il y travaillait encore fin juillet quand eut lieu le coup d’État de Thermidor. On connaît la phrase de son rapport du 8 ventôse an II dans laquelle il pose la nécessité d’institutions républicaines : « Nous avons un gouvernement ; nous avons ce lieu commun de l'Europe, qui consiste dans des pouvoirs et une administration publique ; les institutions, qui sont l’âme de la République, nous manquent » [2]. Deux passages de son Discours du 9 Thermidor reviennent sur l’importance que le jeune révolutionnaire donnait à ce projet. Il s’agit d’abord du passage où, après avoir évoqué le souvenir des Gracques et d’Aldernon Sydney, Saint-Just déclare espérer vivre encore assez longtemps pour soumettre ses Institutions à la Convention et, semble-t-il, à un suffrage populaire : « Je demande quelques jours encore à la Providence pour appeler sur les institutions les méditations du peuple français et de tous ses législateurs ». Dans la proposition de décret qui conclut le Discours du 9 Thermidor, Saint-Just précise que les Institutions jouent un rôle crucial pour la République parce qu’elles organisent le contrôle du pouvoir exécutif : « La Convention nationale décrète que les institutions, qui seront incessamment rédigées, présenteront les moyens [pour] [3] que le gouvernement, sans rien perdre de son ressort révolutionnaire, ne puisse tendre à l’arbitraire, favoriser l'ambition, et opprimer ou usurper la représentation nationale ». Son Projet d’institutions revêtait aux yeux de Saint-Just une telle importance [4] qu’il se préoccupa d’en sauver le manuscrit durant les heures qui précédèrent le coup d’État de Thermidor : c’est en effet ce qu’avancent les éditeurs de l’édition princeps des Institutions républicaines lorsqu’ils indiquent qu’il déposa alors « dans des mains sûres » [5] les feuillets conservés aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de France.

Parce qu’il n’eut pas le temps de l’achever ni de le mettre entièrement en ordre, le manuscrit des Institutions républicaines se compose de feuillets de formats et de grammages différents. Leur détérioration plus ou moins avancée dépend de plusieurs facteurs. Elle est particulièrement grave lorsque les feuillets du manuscrit sont fins, lorsqu’ils ont été collés à même le papier acide de la reliure ou lorsque l’encre forme une couche épaisse, par exemple sur les biffures. Le feuillet 10 du manuscrit de Saint-Just, dont le papier est très peu épais et qui a été abondamment raturé, est ainsi très endommagé, certaines parties du texte de Saint-Just ayant même été perdues, comme on le voit sur cette photographie. On pourra par ailleurs se faire une idée de la rapidité avec laquelle le manuscrit se détériore en comparant l’état du feuillet 23 du Projet d’institutions en 2013, quand il fut numérisé par la Bibliothèque nationale, et son état en 2026 : entre ces deux dates, les trous dans le papier produits par l’action conjuguée de l’encre ferro-gallique et de l’acidité du support se sont élargis au niveau du célèbre passage commençant par « Je méprise la poussière qui me compose et qui vous parle… ». Ce feuillet est désormais fortement endommagé, à tel point que, s’il était encore possible en 2013 de déchiffrer le texte sous les ratures [6], la détérioration récente du papier l’a rendu illisible.

Constatant la rapide dégradation de ce manuscrit, j’avais demandé en 2012 aux conservateurs de la Bibliothèque nationale qu’il ne soit plus communiqué en salle de lecture. Je me réjouis que quinze ans plus tard, grâce à la générosité de tous ceux qui aiment et admirent la Révolution, le Projet d’institutions de Saint-Just puisse être restauré et conservé dans les meilleures conditions.


Notes

[1] On pourra lire sur mon site Internet les articles « Révolution, Constitution, Institutions : comment fonder la République selon Saint-Just ? » (in Quelle République pour la nation ? (1770-1820), Paris, Société des Études Robespierristes, 2023, p. 183-193) et « Saint-Just politique ou mystique ? Le problème de la croyance en la république dans la pensée du Conventionnel » (in Croire ou ne pas croire, Paris, Kimé, 2013, p. 315-335) ainsi que le texte synthétique « Saint-Just et la République : une pensée radicale et conséquente ». Sur ce blog, j’ai consacré deux longs textes au feuillet 23 du Projet dinstitutions (à lire ici et ici). Mes articles sur l’amour, l’amitié et les droits des enfants dans les textes de Saint-Just concernent également en grande partie le projet institutionnel. 

[2] Le soulignement est de Saint-Just.

[3] Ce mot, qui manque dans l’imprimé, a été rétabli. Ce discours de Saint-Just, comme d’ailleurs celui de Robespierre du 8 Thermidor, a été publié avec peu de soin par les Thermidoriens.

[4] Telle était aussi l’opinion de Robespierre qui, dans son dernier discours à la Convention, utilise l’expression « grand projet » pour parler des Institutions de Saint-Just (Discours prononcé à la Convention nationale dans la séance du 8 Thermidor, Paris, Imprimerie nationale, 1794, p. 28).

[5] Fragmens sur les Institutions républicaines, ouvrage posthume de Saint-Just, Paris, Fayolle, s. d. [1800], p. IX.

[6] Je propose une transcription de celles-ci et une reconstitution des versions successives du passage sur ce blog dans « Le style de Saint-Just : essai de microlecture ».